Ulysse disparaît, mais le poète lui continue son périple. À la différence de l’épisode précédent qui ne présentait qu’un lieu aux frontières imprécises, ce nouveau pan de rêve se déroule en trois lieux différents, répartis sur deux laisses. La poésie passe par le retour aux choses simples, pourvoyeuses de sens. Mais le spectacle de sauvetage n’est pas tout à fait celui que le poète attendait. Perméable au premier abord, le monde onirique permet la rencontre et la fusion des choses simples avec les données du rêve. Un silence pourtant empli de résonances muettes, que le passeur semble avoir perçues. Le poète, rejetant toute idée de « moquerie » en appelle à la compassion : « Et pitié pour Cérès et non moquerie ». Le recueil des Planches courbes interroge le langage et, au-delà, est une interrogation sur la poésie. DANS LE LEURRE DES MOTS 1. « L’avènement du monde » Aucun détail ne lui échappe, ni « la dentelle/Des coussins de lainage bleu » du « compartiment », ni « le lacet de la foudre » qui déchire l’horizon. Au mystère de la figure paternelle viennent se superposer d’autres mystères fortement liés à l’enfance. Image du ventre maternel, la barque est à elle seule un microcosme fondateur, d’où l’enfant perçoit les pulsations du monde, les odeurs du réel. Les six mois de vie souterraine correspondant au dépérissement de la nature et à l’hiver, les six autres au renouveau, printemps et été. « L’enfant les voit, les regarde ». * Christophe signifie étymologiquement : « qui porte le Christ ». Mais les incertitudes oniriques du poète demeurent et il doute de la capacité du monde à se construire « sans guerre, sans reproche ». Lieu fondateur de l’imaginaire émotionnel de l’enfant, elle est aussi le lieu-creuset de la poésie. L’enfant et lui ne font plus qu’un. Le monde réel n’est pas loin, l’arrivée que l’enfant « imagine » est proche : « tout d’un coup cette proue se soulève ». Puisqu’il reprend la parole en disant : « Souvent on n’a pas eu de père, c’est vrai ». Au terme de son périple onirique, le poète est contraint de faire le constat de l’impasse dans laquelle il se trouve. 9. La poésie, devenue incapable de dire le « grand corps chaleureux du monde », de relier entre eux les hommes par le livre, se dérobe, emportant, dans son incapacité à donner sens aux choses, jusqu’à notre « désir ». Entre les deux maisons se trouve une carte unique, la VI. LES PLANCHES COURBES Un récit entre mythe et merveilleux 2. Séparé de la « sans-visage » par une cloison de verre, il l’est tout autant des enfants dont les rires et la joie lui sont inaccessibles. L’enfant déambule d’une pièce à l’autre, témoin silencieux d’une dévastation intérieure. L’expression appartient-elle à un domaine spécifique ou est-elle une expression propre au poète ? Oublieuse de ses devoirs de déesse de la terre, Cérès arpente le monde à la recherche de sa fille, Perséphone (Coré) - enlevée par le dieu des Enfers. Que seul peut transfigurer la poésie. 3. Bibliographie : Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours PUF, article " Bonnefoy " de John E. Jackson. YVES BONNEFOY, LES PLANCHES COURBES En X surgit une autre maison natale, à la fois lieu du bonheur. Ces jeux des autres, à jamais les autres, dans leur joie. Elles appartiennent au même monde de l’au-delà. Est-ce de l’enfant qu’il s’agit ou de la petite fille ? DANS LE LEURRE DES MOTS 5 Y. Bonnefoy, Les Planches courbes, Paris, Mercure de France, 2001, p. 93. Accepter « d’oublier les mots », c’est accepter le réel et paradoxalement, au-delà, c’est permettre au langage poétique d’advenir. » Ce sont les lieux qu’habitent l’enfant ou l’aède. DANS LE LEURRE DES MOTS L’anaphore « Et je vois », en début de strophe, puis à mi-strophe, introduit éléments du décor et acteurs : « un navire »/« des nageurs ». Il semble pourtant que l’enfant soit plus près du monde de l’Hadès que du monde des vivants. Le risque du « je » Celle de la barque qui « semble fléchir de plus en plus sous le poids de l’homme et de l’enfant. La proximité de « l’estuaire », « déjà », ne l’enchante pas. Ces paroles apaisantes sont celles qu’un père donne à son enfant pour le rassurer face au danger qui se présente. **La forêt de Birnam : Shakespeare, Macbeth. Il sait aussi qu’il lui faut une pièce pour pouvoir monter dans la barque. La rencontre 1. Mais dans la « légère voix cristalline » de l’enfant, nulle intonation de nostalgie, nul regret, nulle plainte. Elle est une marque, une stèle dans le dialogue entre les deux personnages. Dans l’univers du rêve, intérieur/extérieur se mêlent. La longue interrogation, portée par le conditionnel « seraient », semble investie par les désirs des hommes. Appel à la compassion et à l’amour Quel sens attribuer à cette figure féminine dans le recueil de Yves Bonnefoy ? » Les deux verbes en opposition - perdre/gagner - sont réunis côte à côte dans le même vers, le présent l’emportant magistralement sur le passé, « et si glorieusement ». Qu’il le veuille ou non, le passeur est devenu le père désiré de l’enfant, même s’il s’obstine à ne pas reconnaître cette relation et à refuser de la nommer. Sur lequel se superpose le « il » de l’enfant maladroit. ». Un curieux échange s’est donc produit, qui a fait passer les « vertus » du philtre bu par la « Belle » dans les membres de l’enfant ! Ici, dans le poème VII, seuls ses outils de jardinier, bêche et pioche, ont à voir avec le monde concret qui est le sien. 3. 1. C’est à partir de ce lieu, autour de lui et des variations dont il fait l’objet, que s’organise l’itinéraire poétique du narrateur. Le passage du fleuve, une nécessité Tiens-toi fort à mon cou ! Elle appartient à celui que le poète appelle le « passeur  ». Une parole qui sait magistralement faire la place du sens et du chant s'élève, à … Ces rires des enfants dans l’herbe haute, Désirs qui sont aussi ceux du poète : « nos demandes » ; « notre avancée ». Demeure la question poignante du père. Cette cloison laisse passer l’extérieur vers l’intérieur (l’eau du dehors/l’eau du dedans). Ici, la « pierre », cette image « simple », prend tout son sens. Yves Bonnefoy, Les planches courbes, Paris, Mercure de France, 2001, 134 p. ; Le cœur-espace,ToursFarrag, oLé o Scheer, 2001, 59 p. ; Breton à l'avant de soi,ToursFarrag, o Léo Scheer, 2001, 116 p. « Je voudrais réunir, je voudrais identifier presque la poésie et l'espoir1 », écrit Yves Bonnefoy, en 1959, dan L'acts «e et Si Cérès a perdu son enfant, c’est qu’elle n’a pas « su » lui faire don du « rire » et de ce « qui fait vivre », « Elle pourtant divine et riche de soi ». Le son [u], déjà disséminé dans le poème précédent, est répété à un rythme régulier 2/2/3/2, quatre fois sur le vers 5 : « Et tout d’un coup cette proue se soulève ». Ce titre a aussi un lien de parenté avec le personnage de Douve dont le nom évoque entre autres les planches courbes d'un tonneau, qui, comme elle, sont à la fois en mouvement et immobiles (Du mouvement et de l'immobilité de Douve, 1953). Le petit lézard étoilé file s’abriter sous les pierres, sous le regard effaré de sa mère. Mais ce n’est pas la maison de Tours. Pareil à Ulysse, figure de l’errance, le poète accomplit un voyage au rebours de lui-même. L’enfant apparaît donc dans ce récit comme une figure salvatrice. Cette figure passe par le corps rassurant du père, qui offre ses genoux à l’enfant ; elle est une figure de proximité : « qui s’assied près de toi le soir », présence rassurante aux abords du sommeil de l’enfant : « lorsque tu as peur de t’endormir »; elle est une figure du don « pour te raconter une histoire ». La barque de l’enfance est aussi ce qui s’oppose au navire encombré et aveugle des adultes : Mais ces images sont des images d’avant le langage. 2. Et décomposons l’expression. Les figures évoquées ici sont celles des « parents ». Et « Dans le ciel illusoire des astres fixes », l’étoile est seule à « bouger ». Yves Bonnefoy est un poète, critique et traducteur français né le 24 juin 1923 à Tours en Indre-et-Loire. L’enfant voudrait donner au père ce dont le père parvient pas à lui faire don. Bonnefoy a aussi une sœur aînée. C’est ce que laissent entendre les trois derniers vers de commentaire du poète : « Après quoi deux voies se séparent ». Lui qui n’a pas encore accédé à la relation fondamentale et fondatrice du fils au père ! Ainsi, la rencontre du passeur avec l’enfant permet-elle, au fil du récit, la métamorphose du passeur des morts en saint Christophe. La troisième visite à la maison natale semble se solder, elle aussi, par un cruel échec. » Dans son insouciance ludique, il s’est changé en chapardeur d’« une grappe trop lourde ». 1. Yves Bonnefoy (1923/6/24-2016/7/1) was a French poet and essayist. À la démultiplication des lieux répond l’accélération du rêve, la précipitation : « je me hâte ». La progression du rêve passe par le corps : « nos pieds nus », « nos pas », « nos chevilles ». Il dit ce qu’il ne dira pas, ce qu’il ne veut pas dire, ce que peut-être il ne peut parvenir à dire. Ce cinquième recueil occupe sans doute une place charnière dans l’œuvre, un « seuil » peut-être. Autrement dit, qui ne parle que d’elle, la maison des étés de Toirac. Elle est offrande au père afin qu’il puisse tirer « de quoi nourrir » son « espérance ». Lieu fluctuant auquel le poète retourne tout en continuant sa quête de présence au monde. Dans un jeu de clairs-obscurs. La parenthèse qui s’ouvre sur l’évocation du réveil, évoque le souvenir de jours étals, « jours préservés », à l’abri dans la mémoire. Cette voix unique, inscrite dans le corps, qui relie le poète au monde et à lui-même, seule capable d’abolir l’écart entre le mot et la chose, cette voix est noyée soudain par « le bruit de fond qui est dans la nuit ». L’enfant évoque le souvenir de cette longue traversée qui appartient au passé de son enfance : « Je regardais », « Je dédiais ». • Laisse : Ce terme désigne, dans la littérature médiévale, un ensemble de vers construits sur des assonances. Impuissants aussi à dire et à traduire son désarroi. Ambiguïtés du rêve ONZIÈME POÈME 1. Son « couloir » et « son escalier sombre ». Au spectacle visuel se substitue, dès le quatrième vers, un spectacle sonore, confus lui aussi. Ce « vers extraordinaire » a marqué le poète qui le retranscrit dans la première strophe et développe dans la strophe suivante les réflexions qu’il suscite en lui. Le langage poétique peut alors advenir. La longue parenthèse se clôt sur quatre vers séparés du corps du texte par un blanc. Que je savais qui secouait la porte Assez proche du poème XI par sa structure - une strophe de sept vers, une strophe de douze vers (à quoi viennent se rajouter cinq vers conclusifs) -, ce poème final est très différent du poème précédent sur le plan thématique. « Je découvrais sous le voile de l’eau  ». « Une salle encombrée de pupitres ». PREMIER VOLET Il joue à la fois sur le registre du réel - le vêtement - et sur celui de l’écran - la métaphore du « voile de l’eau ». Arbres qui s’animent et s’écartent, livrant passage au dormeur. La musicalité du poème semble s’être déplacée de la rime vers un ailleurs dont il faut se mettre à l’écoute. Synonymes : appât, appeau. Ce qui se dit à travers ce poème, c’est sans doute le double visage du rêve. Il les réconcilie. La première partie du spectacle est marquée par la confusion. Au « silence » de « la maison perdue » et au « soir » qui l’enveloppe. Peut-être sent-il leur voix à travers son corps ? L’expression : « Dans le même rêve » marque en effet une continuité entre IV et V, et suggère le recommencement du même rêve. Le poète leur rend hommage par l’exclamation lyrique : « Ô souvenir ». Le géant ne revient pas sur ce qui est commencé: « de son bras libre il nage », pris avec l’enfant « dans cet espace sans fin de courants », il en accepte les turbulences et les « abîmes ». Essais sur le sens des traditions corses, éditions Alain Piazzola, 2004. Alors que le premier volet du recueil vient de se fermer sur l’image brutale de la « Vague qui se rabat sur le désir », le second volet s’ouvre sur l’éventualité d’un « réveil brusque ». Au lieu de permettre aux choses d’exister, le langage les prive de leur substance. C’est pourtant par les mots que passe le salut. Aux temps violents des origines. De rage, elle métamorphose l’enfant en stellion (en grec, ascalabos veut dire "lézard moucheté", "gecko" ou "stellion"). Recueil d’ouverture des Planches Courbes, Dans le leurre des mots est composé de deux volets. Les femmes, figures tutélaires du foyer L’île, l’étoile, la barque, la rame, l’écume, la mer. C’est la carte du voyage en train, de la distance qui sépare la ville de Tours de la région aimée où règnent « le feu des vignerons » et « les montagnes basses ». « Les pensées ajointées par l’espérance » restent en suspens. L’un est à l’intérieur de la maison, l’autre, le père, à l’extérieur, dans le jardin. Les poèmes IV et V semblent former un diptyque. 2. Une huile sur cuivre, de petites dimensions (30 x 25 cm), réalisée vers 1608, actuellement conservée au Musée du Prado à Madrid. La phrase nominale est complétée par une forme présentative au passé, « ce fut », qui introduit « à nouveau » la « maison natale ». Cette ellipse temporelle est suivie de la présentation de la maison natale, à la fois même (à nouveau/maison natale) et autre. Ou comme le monde du langage ? Le jeu de glissement des images Le mot « voile » est ici ambivalent. » Que cette partie ait donné son nom au recueil souligne bien son importance. LES PLANCHES COURBES Les souvenirs rassemblés par l’enfant se font plus précis. ... sans mouvement, la 3ème partie « Les planches courbes ». Mais je ne puis Ce récit se présente comme un conte à deux personnages. Le géant, lui, ne connaît pas cette stabilité ; il est un nomade du fleuve et sa maison ce sont « les joncs de la rive ». 7. Peut-être Yves Bonnefoy, sensible à la fonction symbolique et « magique » de ces images, a-t-il disséminé dans Les Planches courbes le souvenir de ces mystérieuses figures ? Un « je » capable, après bien des errances et bien des souffrances, de réhabiliter sa mère et de l’aimer malgré ses insuffisances. Elle ressurgit dans le dernier poème de La Maison natale, réhabilitée par le poète. À la fois hymne à la poésie et défiance à l’égard de la poésie, l’ensemble oscille sans cesse dans un mouvement de balancier qui oppose positif et négatif. Les trois personnages sont présents chez le poète comme chez le peintre. Le désir de l’enfant d’instaurer un lien fort avec son père, s’avère être un leurre. Créé par les pouvoirs de l’imaginaire (éveil/rêve), il est séparé en deux par une cloison poreuse. Le langage de l’image et le souvenir La conception de la parole chez Bonnefoy est originale : il s’agit d’une parole ouverte, lieu de célébration et … De sorte que la soif de Cérès devient « besoin de boire au bol de l’espérance ». La position de l’enfant à l’intérieur de la barque, les sensations qu’il évoque sont d’un temps d’avant la naissance. Ce sont les retrouvailles avec la terre maternelle, c’est Toirac retrouvé. Un triptyque agencé autour d’un panneau central plus développé, celui de La Maison natale. » L’accès au bonheur passe, pour le poète, par une forme de dépouillement. Toutes les références renvoient à l'édition suivante : Yves Bonnefoy, Les Planches courbes, édition Mercure de France, 2001, Paris. Le second volet du recueil se clôt sur une strophe optimiste dans laquelle le poète réaffirme sa confiance dans la poésie : « Je sais que tu seras ». Le langage et les mots sont impuissants à dire et à traduire l’amour du poète pour son père. Des formes féminines surgissent aussitôt. In 2005 werd in Frankrijk voor het eerst een bundel van een nog levende dichter op de verplichte leeslijst voor het eindexamen middelbare school geplaatst: Les planches courbes (2001) van Yves Bonnefoy. Polysémique, la barque est cet abri dans lequel se love l’enfant pour se mettre à l’affût du monde. Et s’il accepte de se perdre de vue, c’est pour se mieux retrouver ensuite. Une forme incurvée, en apparente contradiction avec l’idée même de planche, plutôt associée à l’idée de rigidité. Le chant du rossignol, au seuil du rêve et du sommeil, est le signal de l’irruption du navigateur dans l’univers poétique du narrateur-poète. * C'est en fait Antoninus Liberalis qui, dans ses Métamorphoses, elles-mêmes inspirées d'un récit de Nicandre, nous apprend que l'enfant s'appelait Ascalabos, le gecko. NOTE : Ne pas oublier d'écouter (sur le site Scérén) l'entretien d'Yves Bonnefoy avec Hélène Waysbord, et notamment l'extrait concernant le pouvoir des images (La Dérision de Cérès d'Elsheimer). Pourvoyeur d’images, le rêve est un « bien » essentiel à la poésie. Il sait où trouver le passeur. Le recueil des Planches courbes peut se lire comme un voyage initiatique à rebours. «  Sur la route vide » 5. Les poèmes IV et V de La Maison natale constituent les deux moments d’un même rêve. Ce qui s’exprime dans ces vers, c’est la quête éperdue d’une mère qui garde en elle l’espoir de se voir rendre l’enfant perdu mais « retrouvable ». Réhabilitation de Cérès Le front, les yeux contre ses planches courbes » Pourtant la seconde partie du vers affirme que le lieu dans lequel se trouve le narrateur est celui de l’enfance : « C’est bien la maison natale ».